Je vais dire quelque chose d’impopulaire, et je l’assume : le monospace était la meilleure voiture familiale jamais inventée, et on l’a laissé mourir par pur snobisme.

Le Renault Scénic, arrêté en 2024. Le Grand C4 Picasso, devenu “C4 SpaceTourer” parce que le mot “Picasso” coûtait trop cher, puis arrêté. Le Renault Espace, transformé en SUV coupé qui n’a plus rien à voir avec l’Espace. Le Volkswagen Touran, le Citroën Xsara Picasso, le Ford S-Max, le Mazda 5 : tous disparus, remplacés par rien. Par des SUV qui font la même chose en plus haut, en plus lourd, en plus cher, et en moins bien.

Ce que le monospace faisait mieux que tout le monde

Le plancher plat. Tu ouvrais la porte latérale coulissante (coulissante, tu entends ? pas une porte battante qui cogne la voiture d’à côté sur le parking de Carrefour), et tu avais un plancher plat de la première à la troisième rangée. Un enfant de trois ans montait tout seul. Un siège auto s’installait sans se déboîter le dos. Un sac de courses se posait sans rouler dans le coffre.

Les sept places modulables. Pas les sept places d’un SUV où la troisième rangée est un strapontin pour nains claustrophobes. De vraies places, avec de vrais sièges individuels, que tu pouvais retirer, rabattre, faire coulisser. Le Scénic III avait des sièges arrière qui se repliaient dans le plancher. Tu passais de sept places assises à un utilitaire en quarante-cinq secondes. Essaie de faire ça avec un Tiguan.

Le coffre. Le Grand Scénic, c’était 702 litres en configuration cinq places. 2 063 litres tout rabattu. Tu mettais un vélo. Un vélo entier, sans démonter la roue avant, sans rabattre le siège passager, sans négocier avec la physique. Tu mettais une armoire IKEA. Tu mettais les valises de cinq personnes pour deux semaines. Tu mettais ta fierté, aussi, parce que personne ne trouvait ça sexy. Mais ça marchait.

La position de conduite. Haute, droite, panoramique. Tu voyais la route, tu voyais les côtés, tu voyais les gosses dans le rétro intérieur sans te tordre le cou. Et le pare-brise immense du Scénic, ce pare-brise qui remontait presque au-dessus de ta tête : tu avais l’impression de conduire une véranda. C’était bizarre, c’était magnifique.

Pourquoi il est mort

Le monospace est mort de trois maladies simultanées.

1. Le syndrome du “ça fait vieux”. Quelque part vers 2015, le monospace est devenu ringard. Pas parce qu’il était devenu moins bon, mais parce que le marketing automobile a décidé qu’il fallait vendre du “dynamisme” et de “l’aventure”. Un père de famille dans un SUV, c’est un aventurier qui a des enfants. Un père de famille dans un monospace, c’est un père de famille. Point. Et apparemment, en 2026, personne ne veut être juste un père de famille.

2. L’effet SUV. Le SUV offre la même position haute, le même sentiment de sécurité, le même coffre (en moins grand), avec en plus un look qui dit “je pourrais aller sur un chemin de terre” (tu n’iras jamais). Les constructeurs ont compris que les clients payaient 3 000 euros de plus pour un look baroudeur. Ils ont arrêté les monospaces et lancé des SUV. Business.

3. Les normes. Un monospace, c’est un grand volume frontal avec un coefficient de traînée médiocre. En termes de normes CO2, c’est un cauchemar pour les moyennes de flotte. Un SUV coupé pollue autant, mais il se vend plus cher, donc la marge absorbe l’amende. Le monospace est mort de comptabilité, pas d’ingénierie.

Ce qui manque, concrètement

Je roule aujourd’hui en SUV. Un bon SUV, honnêtement. Mais chaque mercredi, quand je charge trois enfants, deux sacs de sport, un cartable et un instrument de musique, je pense au Scénic. Quand je me gare au supermarché et que mon fils de sept ans ne peut pas ouvrir sa porte parce que le 3008 d’à côté est trop près, je pense aux portes coulissantes. Quand je fais le Tetris du coffre le soir du départ en vacances, je pense aux 2 063 litres.

Le SUV a gagné la bataille du style. Le monospace avait gagné la bataille de la fonction. Et dans une famille avec des enfants, la fonction, c’est tout ce qui compte.

Y a-t-il un espoir ?

Quelques lueurs. Le Volkswagen ID. Buzz reprend le concept du van familial, en électrique, à un tarif stratosphérique (à partir de 55 000 euros). Le nouveau Renault Scénic E-Tech est revenu, mais c’est un SUV compact, pas un monospace. Le nom est là, l’esprit a disparu.

La vérité, c’est que le monospace ne reviendra probablement pas. Pas sous cette forme. Pas avec des portes coulissantes et un plancher plat. Pas à un prix accessible. Parce que le marché a décidé que les pères de famille voulaient ressembler à des aventuriers, et que les pères de famille, trop occupés à charger le coffre, n’ont pas eu le temps de protester.

Moi, je proteste. Ici. En retard. Mais je proteste.

L’hommage en chiffres

  • Renault Scénic : 1996-2024, quatre générations, plus de 5 millions d’unités vendues
  • Citroën Xsara Picasso : 1999-2012, la voiture de la famille française par excellence
  • Renault Espace : 1984-2023 (en tant que vrai monospace), inventeur du segment en Europe
  • VW Touran : 2003-2023, la rigueur allemande au service du car-pool scolaire
  • Mot de la fin : si tu en trouves un en occasion avec moins de 100 000 km, achète-le. Sérieusement.