Chaque mois d’août, c’est le même cirque médiatique : les experts auto-proclamés de Twitter s’indignent que l’Allocation de Rentrée Scolaire serve à financer des écrans géants, pendant que la gauche bien-pensante jure la main sur le cœur que chaque centime est investi dans l’épanouissement intellectuel de nos chères têtes blondes.
Quelle bande d’amateurs.
Si vous croyez vraiment qu’un daron a le loisir de se payer un home-cinéma avec l’argent de la CAF, c’est que vous n’avez jamais tenu entre vos mains tremblantes la liste de fournitures d’une classe de 5e B du collège Paul-Éluard.
L’ARS n’est pas vraiment une aide aux familles. C’est un virement de transit : il arrive sur votre compte, il en repart quarante-huit heures plus tard, et il n’a jamais eu d’autre destination que la rentrée elle-même.
La liste scolaire : chef-d’œuvre de sadisme bureaucratique
Il faut avoir le courage de le dire : les listes de fournitures sont rédigées par des enseignants en plein trip mégalomaniaque qui confondent pédagogie républicaine et fétichisme du plastique recyclé.
Le prof d’histoire ne veut pas un classeur. Non, ce serait trop vulgaire. Il exige un classeur souple 4 anneaux, dos de 35 mm (ni 30, ni 40, sinon le cours sur la féodalité ne rentre pas dans la tête de votre gosse), couleur vert anis pour ne pas confondre avec la SVT qui, elle, a privatisé le bleu canard.
Résultat ? Vous passez quarante minutes à quatre pattes au rayon papeterie de l’hypermarché, à fouiller le fond d’une palette poussiéreuse pour dégoter cette aberration manufacturée à 5,90 € l’unité, fabriquée au fin fond du Sichuan pour 12 centimes.
Il faut aussi parler de la mise en page, parce que la liste de fournitures est le dernier endroit de France où l’on trouve encore du gras souligné. Trois niveaux d’insistance dans la même phrase : le gras pour le mot important, le souligné pour le mot vraiment important, et les capitales pour le passage où l’enseignant a manifestement repensé à l’année précédente. « NI BLANCO, NI RUBAN EFFAÇABLE » ne s’écrit pas comme ça par hasard. Il s’est passé quelque chose en CM1, et on ne saura jamais quoi.
Et puis il y a le retour à la ligne. « 1 trousse avec » — et c’est tout, la ligne s’arrête là. Avec quoi ? Le suspense dure le temps que votre œil retrouve la suite de la phrase, quelque part sous le triple-décimètre. C’est un document que personne n’a jamais relu et qui commande pourtant votre samedi après-midi.
Et que dire du papier millimétré ? Trois pochettes obligatoires par gamin. Sur les 36 feuilles achetées, l’enfant en utilisera exactement deux et demie pour tracer une courbe de température foireuse. Les 33 autres croupiront dans le meuble du salon jusqu’en 2038 avant de finir au barbecue.
Le mystère insondable du bâton de colle
Parlons vrai, parlons chiffres : où passe la colle en France ?
Le calcul est limpide : chaque foyer achète en moyenne 14 bâtons de colle blanche par enfant et par an scolaire. Multipliez par 12 millions d’élèves. Cela représente une colonne de colle compacte capable de relier la Terre à la Lune.
Pourtant, dès le 12 septembre à 18h05, votre héritier se pointe dans la cuisine la bouche en cœur : « Papa, j’ai plus de colle pour mon exposé. »
Que font-ils avec ? Est-ce qu’ils la sniffent en salle de perm ? Est-ce qu’ils s’en servent pour colmater les fuites des radiateurs en fonte de l’Éducation nationale ? Est-ce qu’il existe un marché noir de la colle au fond du préau où un stick s’échange contre trois paquets de dragibus ?
Personne ne sait. Mais vous retournerez à l’hypermarché acheter le pack familial « spécial rentrée » de huit tubes à 9,80 €. Le directeur commercial du fabricant, lui, sirote déjà son spritz sur son yacht à Saint-Tropez en pensant à votre naïveté.
La note salée des « indispensables » sous cellophane
La grande distribution et le corps professoral avancent main dans la main pour essorer la classe moyenne avec une cruauté sans limite :
- La blouse 100 % coton non inflammable : obligatoire pour la chimie, portée deux fois 45 minutes pour regarder le prof faire bouillir de l’eau salée avec un bec Bunsen. Prix du torchon : 22,90 €.
- Le compas « stop system » avec verrouillage des branches : une merveille d’ingénierie à 11 € dont la roulette de précision se bloque définitivement à la deuxième utilisation, forçant votre enfant à tracer des ellipses difformes au lieu de cercles parfaits.
- Les ciseaux « gauchers » ergonomiques : qui ne coupent ni le papier, ni le carton, mais réussissent miraculeusement à déchiqueter la manche du sweat à capuche payé la veille.
- La calculatrice scientifique « spéciale collège » à 35 balles : équipée d’un processeur qui ferait pâlir la NASA des années 80, pour au final passer l’année à taper « 713705 » et retourner la machine pour rigoler en cours de techno.
Bilan de l’opération : compte à zéro et seum maximum
À 17h30, vous passez en caisse. Le tapis roulant ressemble à une benne de recyclage de produits pétroliers et d’arbres morts.
La caissière vous annonce froidement 468,40 €.
Et c’est ici qu’il faut casser un mythe tenace : ce ticket n’est pas un ticket de fournitures. Sur les 468,40 €, il y a une quarantaine d’euros de ce qui figurait réellement sur la liste. Tout le reste, ce sont des choses qui n’ont rien à voir et qui ont sauté dans le chariot en chemin — un range-tout en plastique, une lampe de bureau articulée, un tapis de souris avec repose-poignet en gel — et un pack de bière pour papa, qui a bien mérité.
Quant au virement de la CAF, il n’a jamais été destiné aux surligneurs fluo parfumés. Il paiera la cantine. Et les chaussures de sport à semelle blanche « qui ne marque pas », exigées pour un gymnase dont le sol a été collé à l’amiante en 1967 et ravagé une bonne fois pour toutes la même année — chaussures que votre enfant portera exactement une fois.
Vous sortez sur le parking avec trois sacs plastique qui vous scient les doigts, le dos bloqué par deux heures de piétinement dans les allées, et la certitude absolue que dans neuf mois, vous jetterez 80 % de ce bordel à la poubelle sans que votre gosse n’ait retenu la moindre règle de grammaire.
Mais rassurez-vous : en août prochain, on remet ça. La liste des fournitures de 4e est déjà écrite.


