Merci à @BelZel pour l’idée. Je ne sais pas s’il a fait l’expérience, mais moi oui. Et comme je suis d’une humeur honnête ce matin, je te raconte.
Vendredi soir : El Plan
Il faut d’abord que je te pose le contexte. Le petit veut des poules. Depuis qu’on est ensemble, Madame me parle du fameux poulailler de son père, un chef-d’œuvre monté par le beau-père quand elle avait huit ans, avec deux potes, des palettes de récup’ et un swag incroyable.
Un poulailler robuste, magnifique, qui a duré vingt ans. Elle m’en parle au moins deux fois par an, avec ce petit regard appuyé qui veut dire : « Lui, c’était un vrai bonhomme ».
L’occasion est trop belle ; le petit veut des poules ? À moi d’inscrire mon nom dans le grand livre des darons qui savent utiliser leurs dix doigts.
CE WE, c’est décidé : on aura un poulailler, LE poulailler.
Un plan trouvé sur Internet, me promettait un palace pour six poules, avec porte, nichoir, led et panneau rigolo « hôtel des poules ». Budget 50 euros. Visseuse neuve sur l’établi, batterie chargée, c’était l’heure de gloire.
Samedi matin : La Chute
J’ai commencé par le rituel obligatoire : le tuto YouTube. Un gars au fin fond de la Russie mal doublé par l’IA énervante de YouTube te dépiaute une palette avec un trombone en 30 secondes, tout en souplesse, et te sort dix planches droites de 1 m 20 sans aucun souci en moins de 10 minutes.
Spoiler : le mec ment. Cinquante minutes sur la première palette. Bilan : 2 clous enlevés sur 154, une barre à mine à moitié pliée, un ongle violet, 17 échardes que je passe mon temps à essayer d’arracher avec mes dents et aucune planche arrachée.
C’est là que le voisin passe sa tête au-dessus de la clôture en se foutant ouvertement de ma gueule. « T’y arriveras jamais, c’est la merde les palettes. » Il se barre et revient avec sa scie circulaire Ryobi et un bon conseil : « coupe le long des gros tasseaux, t’iras plus vite ».
Spoiler : il a raison. Je te coupe les 4 palettes que j’ai sous la main, ça rigole zéro. Certes, les planches ne font plus que 50 cm de long au lieu des 120 annoncés et nécessaires, mais « on adaptera ». Ça va le faire.
Samedi midi : L’angoisse
Heureux comme un roi, j’empile mon petit tas de planches. Je remarque alors le joli logo MB. Comme la marque de jeu de société. Ça veut dire quoi, MB, d’ailleurs ? J’ai bien mérité une petite pause, je sors le portable tout en arrachant quelques échardes avec mes dents.
Recherche Google « palette MB » : « Bromure de méthyle, pesticide fumigant. Cancérogène, neurotoxique. Ne jamais utiliser pour un potager ou un enclos. Ne pas inhaler, ne pas avaler. » J’arrache une énième écharde et je la recrache au loin tout en lisant l’article. 3 heures que je me bouffe allègrement les doigts et que je recouvre de sciure toxique les tomates de madame et mes poumons.
Je regarde mon petit tas de bois et je balance le tout dans la remorque, direction la déchetterie. Il est 19h, la nuit commence à tomber, j’ai 0 planche, plus d’ongles, des trous d’échardes plein les doigts et potentiellement des séquelles neurologiques. Une excellente journée. Je me console en me disant que demain ira plus vite et que je vais me consoler en peaufinant le plan de montage.
Samedi soir : El Plan ??
Je me pose dans l’atelier pour recalculer les cotes de mon plan. Je l’analyse vraiment pour la première fois. Et je comprends : la façade fait 1,20 m en haut et 1,35 m en bas. La trappe d’accès traverse un mur porteur qui n’existe pas.
Ce plan a été généré par une IA ou un architecte sous ecstasy en fin de descente. Y’a rien qui va. Rien. Je repose le plan. Je cherche un nouveau plan. Le seul potable dans la recherche Google Image me demande 59 € pour le télécharger.
Tant pis. Demain, j’improvise.
Dimanche : Presque
Réveil à 7h. Madame râle. Et me rappelle que ses parents arrivent à 12h30 pour le gigot et que j’ai intérêt à avoir fini « mes conneries ». Mes conneries ? Comment elle parle de mon poulailler, elle ? Bref, je m’y remets. Le voisin, encore lui, me refile 3 palettes « HT » qu’il a au fond du garage. Celles-là sont safe. Je coupe. Je visse, j’improvise. 20 minutes plus tard, la batterie de la visseuse rend l’âme. La batterie de rechange est bien branchée sur son chargeur depuis hier, en prévision de cette situation. Je découvre que j’ai oublié de brancher le chargeur, en revanche. J’ai donc 2 batteries, mais aucune de valable. Je passe au tournevis manuel sur du bois trop dur. Qui ripe. Et me découpe l’intérieur du pouce. Pas sur la main qui a déjà perdu un ongle. Sur l’autre.
À 11h, j’ai trois murs montés de travers, rafistolés avec des tasseaux trop chers. Ça ressemble à un campement de ZADiste monté par un aveugle tétraplégique. Un hamster n’y aurait pas assez de place. Mais c’est moi qui l’ai fait.
Dimanche 12h30 : Dénouement
Beau-papa débarque de sa voiture, costume impeccable. Il s’approche de mon tas de bois. Il regarde l’édifice. Il regarde les vis qui dépassent. Il regarde ma main qui saigne et mon ongle violet qui se fait la malle.
Et il éclate de rire. Pas un petit rire poli. Un gros rire bien gras qui résonne dans tout le quartier. « Ah bordel ! C’est ça ton chef-d’œuvre ? N’est pas gilet jaune qui veut » lance-t-il en s’essuyant une larme.
Je suis au fond du trou. Il est mort de rire. Ma femme aussi. Je jette mon tournevis, tourne les talons et retourne ranger mon atelier. Je l’entends dire à ma femme « Bon, je reviens, je vais faire un truc avec les gosses. » Il embarque mes deux gamins dans sa voiture et se casse.
Dimanche 13h15 : El Kit
Il revient 45 minutes plus tard et ouvre son coffre : un poulailler en kit Jardiland à 179 euros. « Allez mon grand, » dit-il à mon fils. « Viens montrer à ton père comment on monte quatre planches d’équerre. »
En dix minutes chrono, devant moi, ils assemblent le truc. Clac, clac, clac. Le poulailler est magnifique. Propre, étanche. À table, c’est le festival. Beau-papa sert le vin et ne me lâche pas : « Heureusement que t’es meilleur derrière un clavier qu’avec un marteau, hein ! Remarque, t’as du mérite, t’as failli inventer le premier poulailler abstrait. » Madame rit aux éclats. Mon ego est en soins intensifs.
Dimanche 15h : La Confession à la Chartreuse
Madame et sa mère partent marcher. Je me retrouve seul à table avec mon bourreau, nos cafés et une bouteille de Chartreuse. Je fixe mon ongle mort et mes pansements. Il me regarde par-dessus ses lunettes, le sourire en coin.
Il ricane, se sert un verre de liqueur verte et lâche la bombe avec un naturel déconcertant : « Mon pauvre vieux… Tu crois vraiment que je suis né avec une perceuse dans les mains ? Le fameux poulailler de ta femme… j’y ai passé trois week-ends, dont un aux urgences. J’étais tellement à bout que j’ai pris la bagnole en douce, je suis allé à la coopérative agricole et j’ai acheté un poulailler en kit à 780 francs. »
Je le regarde, complètement figé. « Je l’ai monté en une heure, » poursuit-il. « J’ai balancé deux seaux de boue dessus pour faire rustique, et j’ai cloué trois vieilles planches dégueulasses sur les flancs pour faire illusion. C’est comme ça qu’on fait. »
Lundi matin : L’Épilogue
Le soir, après le départ des beaux-parents, je suis resté un moment seul dans le jardin face au poulailler Jardiland. Il était droit, beau, et l’honneur des darons était sauf.
J’ai sorti mon téléphone et j’ai tapé « poules pondeuses éleveur Allier ». J’ai trouvé un gars à vingt kilomètres. Je lui ai envoyé un SMS. Il a répondu : « Demain 9h si vous voulez. » J’ai fait ok avec mon pouce violet. « C’est parfait. »


