Dimanche dernier, mon fils de 7 ans regarde la Pat’ Patrouille à la télé. J’entre dans le salon, je m’assois pour partager le moment, et au bout de cinq minutes je sors un livre parce que mon cerveau refuse de s’engager. Ce n’est pas snob. Ce n’est pas réac. C’est juste que, face au rythme bâclé, à la morale télégraphiée et au merchandising qui suinte de chaque épisode, je ne tiens pas. Le soir même, je me repasse le générique des Mystérieuses Cités d’Or sur YouTube et je pleure presque devant “un jour, nous atteindrons, les Cités d’Or”. Alors oui, je vais le dire. Les dessins animés de notre époque étaient objectivement mieux. Voici pourquoi.
Les Mystérieuses Cités d’Or : le chef-d’œuvre absolu
Commençons par le plus haut. Les Mystérieuses Cités d’Or, sortie en 1982, co-production franco-japonaise entre DIC et Studio Pierrot. 39 épisodes d’arc narratif continu, une vraie quête, des personnages qui évoluent, et des thèmes d’une puissance folle : la colonisation espagnole, la quête identitaire, la confrontation entre civilisations, l’amitié, le deuil. À chaque fin d’épisode, un documentaire de 2-3 minutes expliquait le contexte historique et géographique. Oui : un documentaire. Dans un dessin animé pour enfants. En 1982.
Aujourd’hui, imagine un peu proposer ça à une chaîne jeunesse : 39 épisodes d’arc long, avec des encadrés pédagogiques historiques à la fin. On te rirait au nez. “Ça ne marche pas en court format, ça n’accroche pas sur TikTok, ça ne vend pas de jouets.” Les Cités d’Or, ça nous a appris ce qu’était une pyramide aztèque et c’était cool. Point.
Dragon Ball Z, ou la puissance des génériques
Dragon Ball Z, arrivée sur le Club Dorothée à la fin des années 80, a traumatisé une génération entière d’enfants français dans le bon sens du terme. Ce qui faisait la force de DBZ, c’était la montée en puissance, des combats étirés sur plusieurs épisodes, des personnages qui souffrent avant de vaincre, la notion de sacrifice (Piccolo qui meurt pour Gohan, ça a marqué des vies). Et surtout, un générique. Celui de Bernard Minet, la version française. On le connaît encore par cœur trente ans après. Essaie de chanter le générique de Pat’ Patrouille dans vingt ans, tu verras.
Le générique, c’était un art. Goldorak, Albator, Cobra, Capitaine Flam, Dragon Ball, Ken le Survivant : chaque série avait sa signature musicale, souvent composée par des types du calibre de Jean-Michel Jarre ou Shuki Levy. Aujourd’hui, les génériques sont interchangeables, raccourcis à 15 secondes pour ne pas faire zapper les gosses, et oubliés dès la fin de la saison.
Il était une fois la vie : la pédagogie assumée
Autre pilier de notre enfance : Il était une fois la vie, la série de Albert Barillé diffusée en 1987. 26 épisodes qui expliquaient le corps humain aux enfants en personnifiant les globules rouges, les globules blancs, les neurones, les bactéries. Maestro le vieux sage, les virus en méchants qui rigolent, les défenses immunitaires qui ressemblent à une armée de flics. Tu apprenais vraiment des trucs. Je me souviens d’avoir compris ce qu’était une cellule à 6 ans grâce à cette série. Les profs de SVT de mon collège disaient que c’était leur meilleur allié pédagogique.
Aujourd’hui, il existe des équivalents (C’est Pas Sorcier version animée, ou certains contenus pédagogiques YouTube), mais rien n’a retrouvé cette écriture qui prenait vraiment au sérieux l’intelligence de l’enfant.
Inspecteur Gadget, Ulysse 31, Bioman : l’imaginaire intact
Je pourrais continuer longtemps. Inspecteur Gadget, avec son humour de répétition et son vrai héros secret (Penny et son chien Finot, qui résolvent toutes les enquêtes pendant que Gadget se casse la figure), reste un modèle d’écriture de gag. Ulysse 31, co-production franco-japonaise de 1981, transposait l’Odyssée d’Homère en science-fiction, avec un générique de Shuki Levy qui est littéralement gravé dans mon ADN. Bioman nous a introduit aux sentaï japonais avec une candeur assumée. Candy, Rémi sans famille, Tom Sawyer : que des machines à émotions, des récits longs, de vraies arcs, de vraies larmes.
Ce qui caractérise tout ça, c’est un rapport au temps narratif. Une série faisait 26, 39, 52 épisodes, écrits à l’avance, structurés. On prenait le temps de construire des personnages, de les casser, de les relever. Aujourd’hui, la logique est à l’épisode unitaire de 11 minutes, calibré pour fonctionner en stand-alone sur une plateforme de streaming, sans engagement émotionnel.
Et maintenant ? Le cas Pat’ Patrouille
Venons-en à la comparaison qui fâche. Pat’ Patrouille, lancée en 2013 par la chaîne canadienne TVOKids et produite par Spin Master (qui est, accessoirement, un fabricant de jouets, coïncidence je ne pense pas), c’est le cas d’école du produit dérivé qui s’est déguisé en dessin animé. Chaque personnage est un jouet à acheter, chaque véhicule est un jouet à acheter, chaque aventure est un prétexte pour introduire un nouveau jouet à acheter. Les scénarios sont interchangeables, la morale est télégraphiée à la truelle, les personnages sont des archétypes sans épaisseur.
Pire, Mighty Express et une bonne partie de la production Netflix Kids fonctionne sur le même modèle : du contenu fabriqué par des équipes marketing avant d’être écrit par des scénaristes. Ce sont des objets commerciaux avec une couche narrative dessus, pas l’inverse.
Mais attention : il y a Bluey
Maintenant, je vais être honnête, et c’est important parce que sinon je passerais pour un vieux ronchon incapable de reconnaître la qualité contemporaine. Il y a une exception majeure à tout ce que je viens d’écrire : Bluey.
Bluey, c’est une série australienne produite par Ludo Studio, diffusée depuis 2018 sur ABC Kids en Australie et depuis sur Disney+. Ça raconte une famille de chiens bleus bordelais, avec une maman, un papa, et deux petites filles. Les épisodes font 7 minutes. Et c’est l’une des meilleures séries d’animation familiale écrite depuis vingt ans, toutes générations confondues.
Pourquoi ? Parce que l’écriture est d’une intelligence rare. Les scénaristes construisent des gags sur deux niveaux : un niveau enfant qui fait rire les gamins, et un niveau adulte qui fait pleurer les parents. Les épisodes traitent de la fatigue parentale, du compromis conjugal, de la place du jeu dans l’éducation, du deuil, du lâcher-prise. Et ils le font avec une économie de moyens dingue. Je n’ai jamais regardé un épisode de Bluey avec mon petit sans avoir un moment d’émotion sincère. Le contre-exemple absolu de tout ce que j’ai dit plus haut, et je suis obligé de le reconnaître pour être honnête.
L’encadré mémoire
Notre panthéon (ordre totalement subjectif) :
- Les Mystérieuses Cités d’Or (1982)
- Ulysse 31 (1981)
- Albator le corsaire de l’espace (1978)
- Il était une fois la vie (1987)
- Dragon Ball Z (1989)
- Inspecteur Gadget (1983)
- Candy (1976)
- Rémi sans famille (1977)
- Bioman (1984)
- Goldorak (1978)
Le contre-exemple contemporain qui mérite le respect : Bluey (2018), et franchement on n’a jamais vu mieux depuis.
Verdict
Oui, c’était objectivement mieux. Plus de temps narratif, plus d’ambition thématique, moins de saturation marketing, des génériques qui restent dans la tête pour la vie. Les contraintes techniques de l’époque (peu d’épisodes, peu de budget, pas de streaming) ont paradoxalement produit des œuvres plus soignées, parce qu’on devait faire bien avec peu au lieu de faire beaucoup avec beaucoup.
Mais. Mais il y a Bluey. Et Bluey nous rappelle qu’il ne faut jamais tomber dans le piège du “c’était mieux avant” absolu, parce que le génie peut encore surgir, et quand il surgit, il ne faut pas être trop vieux pour le reconnaître. Alors la prochaine fois que ton petit te demande de regarder un dessin animé avec lui, refuse la Pat’ Patrouille, dégaine Bluey, et si vraiment tu veux lui transmettre un patrimoine, lance-lui les Cités d’Or en DVD. Avec un peu de chance, il comprendra un jour pourquoi son papa avait les yeux humides au moment du générique final.

